Le vent est en train de redevenir une affaire très européenne. Après deux années plombées par l’inflation, les goulets d’étranglement logistiques et l’explosion des coûts de financement, la filière éolienne sur le continent reprend de la vitesse. Derrière les gigawatts de capacités annoncés, quelques acteurs-clés structurent le marché, imposent leurs technologies et dictent, en partie, le tempo industriel.
Qui sont ces champions, sur quoi reposent leurs forces, et quels projets illustrent le mieux leur stratégie en 2024 ? Tour d’horizon de cinq entreprises européennes incontournables de l’éolien, entre innovation, industrialisation et réalisme économique.
Un marché européen en recomposition accélérée
En 2023, l’Union européenne a raccordé de l’ordre de 16 à 20 GW de nouvelles capacités éoliennes, selon les estimations de WindEurope, avec une majorité en onshore mais un redémarrage marqué de l’offshore en mer du Nord et en Baltique. Bruxelles vise désormais plus de 500 GW éoliens installés à l’horizon 2030 (onshore + offshore), contre environ 220 GW aujourd’hui.
Entre les appels d’offres nationaux parfois mal calibrés, les coûts des matières premières encore volatils et la pression concurrentielle chinoise, le secteur ne manque pas de défis. Les entreprises qui tirent leur épingle du jeu ont plusieurs points communs :
- un ancrage industriel européen solide (usines, R&D, chaîne d’approvisionnement) ;
- un portefeuille technologique aligné sur les plateformes de 5 à 15 MW (onshore) et 12 à 18 MW (offshore) ;
- une capacité à sécuriser le financement et l’exécution de projets de grande taille ;
- une stratégie claire face à la baisse des tarifs d’achat et à la remontée des taux d’intérêt.
Dans ce contexte, cinq acteurs se détachent nettement sur le marché européen : Vestas, Siemens Gamesa, Ørsted, Iberdrola et Nordex. Chacun avec son ADN, ses paris technologiques et quelques projets emblématiques à la clé.
Vestas : le métronome danois de l’éolien
Impossible de parler d’éolien en Europe sans commencer par Vestas. Le constructeur danois reste, année après année, le leader mondial en volume de turbines installées, avec une présence massive sur le marché européen onshore et une montée en puissance sur l’offshore.
Son modèle ? Une logique d’« industrialisation pragmatique » plutôt que la course aux records de puissance coûte que coûte.
Quelques chiffres clés (ordres de grandeur) pour le marché européen :
- plusieurs dizaines de GW installés en cumulé, avec une forte densité dans les pays nordiques, en Allemagne, en France et en Europe de l’Est ;
- une gamme onshore pivotante autour des plateformes EnVentus (V150, V162, V172) entre 4 et 7 MW ;
- une offre offshore en consolidation, avec des machines dans la classe 15 MW pour les appels d’offres en mer du Nord.
Sur le terrain, Vestas marque des points en France, par exemple, avec des parcs de 3 à 6 éoliennes EnVentus, optimisés au cas par cas en fonction des gisements de vent et des contraintes d’implantation. Plusieurs développeurs confient en off l’apprécier pour sa capacité à industrialiser les projets sans mauvaises surprises sur les délais.
Un projet emblématique en Europe ? Les parcs onshore de la péninsule ibérique, où Vestas déploie des turbines de dernière génération sur des sites complexes en montagne, avec des routes étroites et des altitudes élevées. C’est là que la compacité des nacelles et la modularité des tours montrent leur intérêt concret : moins de coûts logistiques, moins de retards de chantier.
Atout majeur de Vestas : une politique de service et de maintenance très structurée, avec plusieurs milliers de techniciens répartis sur le continent, et une approche data-driven de l’O&M (optimisation des courbes de puissance, détection précoce des défauts, ajustements fins selon les régimes de vent locaux).
Siemens Gamesa : le géant européen de l’offshore en quête de stabilisation
Issue du rapprochement entre l’allemand Siemens et l’espagnol Gamesa, Siemens Gamesa Renewable Energy a longtemps été l’icône de l’éolien offshore européen. Ses turbines « SG » ont équipé une grande partie des grands parcs en mer du Nord, au Royaume-Uni, au Danemark, en Allemagne et aux Pays-Bas.
Les dernières années ont pourtant été plus compliquées : problèmes de qualité sur certaines plateformes onshore, coûts non maîtrisés, pertes massives qui ont obligé la maison-mère Siemens Energy à revoir en profondeur la stratégie.
Pour autant, le cœur technologique reste très solide, notamment sur l’offshore :
- une gamme de turbines offshore dans la classe 14 à 15 MW, adaptée aux grands appels d’offres européens ;
- un retour d’expérience unique sur les fondations, l’installation, la logistique portuaire et la maintenance en conditions difficiles ;
- une base industrielle européenne structurée autour de sites en Allemagne, au Danemark et en Espagne.
Un projet récent illustre bien la position de Siemens Gamesa : plusieurs parcs en mer du Nord équipés de turbines de plus de 10 MW, où la fiabilité et la reproductibilité industrielle sont plus surveillées que jamais par les financeurs. Dans ces projets, chaque jour de retard ou d’indisponibilité se chiffre en centaines de milliers d’euros. Les contrats O&M long terme deviennent alors un élément central du modèle économique.
L’enjeu pour Siemens Gamesa en 2024 ? Réussir sa « remontée en gamme » industrielle : fiabiliser les nouvelles plateformes, absorber le surcoût des matières premières, tout en restant compétitif face à la pression tarifaire. Si cette équation est résolue, l’entreprise restera un pilier de l’offshore européen pour la prochaine décennie.
Ørsted : le développeur qui a fait de la mer son terrain de jeu
Contrairement à Vestas ou Siemens Gamesa, Ørsted n’est pas un fabricant de turbines, mais un développeur et exploitant de parcs éoliens, principalement en offshore. L’ex-entreprise pétrolière danoise Dong Energy a parfaitement négocié son virage vers les renouvelables, au point de devenir la référence mondiale de l’éolien en mer.
Son influence sur le marché européen ne tient pas seulement à la taille de son portefeuille, mais à sa capacité à structurer les projets de A à Z :
- identification et sécurisation des zones (accords avec les États, études d’impact, concertation) ;
- montage financier (PPAs industriels, partenariats avec des fonds d’infrastructure, green bonds) ;
- gestion de la construction et de l’exploitation sur 20 à 30 ans.
En Europe, Ørsted reste omniprésent en mer du Nord et en Baltique, avec des parcs emblématiques au Royaume-Uni, au Danemark, en Allemagne et bientôt en Pologne. Un projet marquant sur le continent : les grands parcs britanniques qui cumulent plusieurs GW, où Ørsted a été pionnier sur les appels d’offres compétitifs sans subvention (ou quasi) et sur les contrats long terme avec des grands consommateurs industriels.
Pourquoi Ørsted est-il si stratégique pour la filière européenne ?
- Parce qu’il a prouvé que l’offshore pouvait sortir d’une logique de soutien public massif et s’adosser à des PPAs privés.
- Parce qu’il pousse les industriels (turbiniers, câbliers, installateurs) à standardiser et fiabiliser leurs solutions pour livrer des parcs multi-gigawatts dans des délais serrés.
- Parce qu’il structure toute une chaîne d’approvisionnement locale autour des ports de la mer du Nord (usines de fondations, d’assemblage de nacelles, bases O&M).
En 2024, Ørsted doit toutefois naviguer dans un environnement moins euphoriques : hausse des coûts de construction, appels d’offres parfois mal calibrés, renégociation de certains contrats. C’est précisément dans ces phases plus tendues que l’expertise de montage financier et de gestion des risques fait la différence.
Iberdrola : l’électricien qui mise sur l’éolien comme pilier de son mix
L’espagnol Iberdrola est l’un des plus grands producteurs d’électricité renouvelable d’Europe, avec un mix dominé par l’éolien (principalement onshore) et l’hydro. Sa particularité : il est à la fois développeur de projets, investisseur et opérateur, avec une stratégie très structurée sur le long terme.
En Europe, Iberdrola concentre une grande partie de ses actifs éoliens en Espagne, au Royaume-Uni, au Portugal, en France et en Allemagne. La logique est simple : sécuriser un portefeuille de production diversifié, adossé à des contrats de vente à long terme, pour réduire la volatilité des prix de marché.
Concrètement, qu’est-ce qui fait la force d’Iberdrola sur le marché éolien ?
- Une capacité à mener des projets complexes onshore : repowering (remplacement d’anciennes turbines par des modèles plus puissants), hybridation avec du solaire et du stockage, raccordement optimisé aux réseaux.
- Une montée en puissance progressive sur l’offshore, notamment via des coentreprises en mer du Nord et en Atlantique.
- Une stratégie orientée vers la valeur plutôt que le volume : Iberdrola sélectionne les projets où la rentabilité à long terme est maîtrisable, quitte à laisser passer des appels d’offres très agressifs.
Un exemple concret : les projets de repowering en Espagne, où Iberdrola remplace des parcs de la première génération (turbines de 500 kW à 1,5 MW) par des machines de 4 à 6 MW. Résultat : plus de production sur une emprise foncière parfois réduite, moins de machines, et donc un meilleur acceptabilité locale. Le LCOE chute, la production augmente, et le réseau bénéficie d’une injection plus prévisible.
Pour les industriels de l’éolien, Iberdrola est un client, mais aussi un partenaire structurant : ses exigences techniques (fiabilité, disponibilité, gestion des courbes de puissance) influencent directement les roadmaps des turbiniers et des intégrateurs de solutions de contrôle-commande.
Nordex : l’outsider allemand qui mise sur la flexibilité onshore
Face aux géants Vestas et Siemens Gamesa, l’allemand Nordex joue la carte de la spécialisation. Historiquement centré sur l’onshore, Nordex a construit sa réputation sur des machines robustes et adaptées aux marchés européens continentaux, notamment l’Allemagne, la France, l’Espagne, l’Italie et la Pologne.
Sa stratégie produit est claire : des turbines onshore de 4 à 7 MW, déclinées en plusieurs configurations de rotor et de hauteur de tour, pour coller au plus près des conditions locales de vent et des contraintes réglementaires (bruit, ombres portées, hauteur maximale, etc.).
Cela se traduit sur le terrain par :
- des projets « sur-mesure » en zones à vent moyen ou faible (centre de l’Allemagne, nord de la France, plaine polonaise), où l’optimisation du facteur de charge est cruciale ;
- une bonne maîtrise des chantiers en relief modéré, avec des composants pensés pour des routes secondaires et des accès parfois complexes ;
- une politique de coûts contenue, qui en fait un acteur compétitif sur les appels d’offres où chaque euro du LCOE compte.
Un projet emblématique en Europe : des parcs onshore de moyenne taille (20 à 60 MW) en Europe du Sud et de l’Est, où Nordex fournit des turbines adaptées à des profils de vent moins « idéaux » que ceux de la mer du Nord, mais où le potentiel reste considérable pour l’atteinte des objectifs 2030.
Nordex n’a pas la même force de frappe financière que les mastodontes du secteur, mais sa capacité à tenir ses engagements de coûts et de délais, combinée à une offre produit bien positionnée sur l’onshore, lui vaut une place de choix dans les portefeuilles de nombreux développeurs européens.
Ce qui distingue vraiment ces champions sur le marché européen
Au-delà des classements par capacités installées ou par chiffre d’affaires, ce qui différencie ces cinq entreprises tient à quelques paramètres structurants :
- La maîtrise de la chaîne de valeur : Vestas et Siemens Gamesa contrôlent la technologie au niveau des turbines, Ørsted et Iberdrola maîtrisent le développement et l’exploitation, Nordex joue la carte de la spécialisation onshore.
- La gestion du risque industriel : les déboires récents de Siemens Gamesa rappellent que chaque saut de génération technologique est risqué. Vestas et Nordex privilégient des plateformes évolutives plutôt qu’une fuite en avant systématique vers toujours plus de puissance.
- La capacité de financement : Ørsted et Iberdrola s’appuient sur des bilans solides et des montages de type PPA + dette de projet. C’est ce qui permet de sécuriser les grands parcs offshore ou les opérations de repowering.
- Le lien avec les territoires : usines d’assemblage, bases O&M, formation de techniciens… Ces entreprises structurent des bassins d’emploi en Europe, un argument politique qui pèse face à la concurrence asiatique.
En toile de fond, un enjeu commun demeure : maintenir une industrie éolienne européenne compétitive, capable de répondre à l’accélération des objectifs climatiques sans sacrifier la qualité ni la résilience industrielle. Les cinq acteurs présentés ici n’ont pas la même taille ni les mêmes leviers, mais tous contribuent, chacun à leur manière, à tenir cette ligne de crête.
Pour les développeurs, les collectivités et les industriels qui s’intéressent à l’éolien en 2024, les questions à se poser sont assez simples : quelle technologie pour quel site ? Quel partenaire pour quel type de projet (onshore, offshore, repowering, hybridation) ? Et surtout, comment sécuriser, dès aujourd’hui, des choix qui resteront pertinents pendant 20 à 30 ans d’exploitation ?
C’est là que la connaissance fine de ces entreprises, de leurs forces réelles et de leurs limites, devient un avantage concurrentiel à part entière.
Cédric